Les grues et le Mont Blanc
Avec quelques amis, je suis allé lui rendre visite en automne dans les Asturies. Cette région du Nord de l’Espagne se compose de vallées étroites, de petits villages et de montagnes rocailleuses calcaires où vautours, cerfs, isards et sangliers côtoient les quelque 370 ours, dont le nombre est en croissance. Il faut dire que la cohabitation est facilitée par tout un travail de sensibilisation de la population et d’aides concrètes à la protection des troupeaux, vergers et ruchers. Avec notre guide Pierre, nous avons choisi quelques sites d'observation dans la montagne.
J'aime bien l'automne, avec ses temps changeants, ses lumières intimistes qui caressent la brume ou les feuillages en feu.
C'est aussi le temps des passions. Des cerfs oubliant leur discrétion, des chamois hérissés sifflant d'un roc à l'autre.
C'est pour eux que j'étais parti quelques jours entre pâturages délaissés et falaises abruptes. Mais cette fois-ci, ils s'étaient amusés à me promener jusqu'au sommet sans me laisser la moindre chance de faire une image.
Un peu déçu et fatigué, je me suis assis sur les hauteurs, laissant mes rêves s'échapper dans les couleurs mouvantes qui suivent le coucher du soleil.
Et c'est ainsi que j'ai vu au loin s'étirer un filament souple d'oiseaux s'approchant de moi.
Des grues cendrées ondulaient leur chemin de migration entre mon promontoire et le massif du Mont-Blanc baigné de crépuscule.
Sans les chamois, je n'aurais pas poussé mon chemin jusque-là. Je suis rentré bredouille de ce que j'espérais, mais comblé de ce que je n'attendais pas. Il en va souvent ainsi dans la nature... et peut-être aussi dans la vie ?
Le combat des butors
Résumé
Tout est figé sur l’étang, sauf un petit filet d’eau à la base de la roselière. Même l’air est immobilisé par le froid. Autant dire que le temps s’est arrêté sur mon attente. Deux heures, peut-être trois.
Curieusement, j’ai le sentiment que mon corps entier s’est mis en veille, comme si mon esprit l’avait laissé là pour s’échapper hors de l’affût. Il s’infiltre partout dans mon champ de vision, et même au-delà. Il a pris connaissance de tous les éléments extérieurs, guettant le moindre changement ou mouvement. Comme un chat mimant le sommeil est prêt à bondir sur sa proie.
C’est ainsi qu’il s’est fait repérer. D’abord comme un bout de roseau horizontal se déplaçant derrière une frange de roselière. Un bec ivoire, une tête couronnée de noir, un œil orangé, un plumage perlé d’étoiles brunes, des pattes démesurées verdâtres. Le butor s’avance enfin vers la frange d’eau libre.
L’oiseau s’installe entre glace et roseau. Il penche sa tête vers l’eau, y plonge la pointe de son bec, cou tendu, bascule sa tête de gauche et de droite pour repérer un éventuel poisson.
Surgi de nulle part, un autre butor lui tombe dessus comme un éclair. La panique s’empare du premier venu. Il tente de fuir. Pas facile sur une patinoire! Ses pattes glissent de tous côtés, il ne doit son salut qu’à la vigueur de ses ailes qui lui permettent de rester à peu près debout, puis de s’envoler droit devant lui.
Il se réfugie dans les roseaux à côté de mon affût, pendant que son agresseur hérisse les plumes de son cou, trônant sur son fief glacé.
Tout s’est passé très vite. Après tant de temps d’attente, l’intensité de ces secondes n’en est que plus poignante.
L’étang se rendort, les deux butors ont disparu. Dans ma tête, je revis la scène au ralenti. Je ne ressens plus le froid.