Le combat des butors
Tout est figé sur l’étang, sauf un petit filet d’eau à la base de la roselière. Même l’air est immobilisé par le froid. Autant dire que le temps s’est arrêté sur mon attente. Deux heures, peut-être trois.
Curieusement, j’ai le sentiment que mon corps entier s’est mis en veille, comme si mon esprit l’avait laissé là pour s’échapper hors de l’affût. Il s’infiltre partout dans mon champ de vision, et même au-delà. Il a pris connaissance de tous les éléments extérieurs, guettant le moindre changement ou mouvement. Comme un chat mimant le sommeil est prêt à bondir sur sa proie.
C’est ainsi qu’il s’est fait repérer. D’abord comme un bout de roseau horizontal se déplaçant derrière une frange de roselière. Un bec ivoire, une tête couronnée de noir, un œil orangé, un plumage perlé d’étoiles brunes, des pattes démesurées verdâtres. Le butor s’avance enfin vers la frange d’eau libre.
L’oiseau s’installe entre glace et roseau. Il penche sa tête vers l’eau, y plonge la pointe de son bec, cou tendu, bascule sa tête de gauche et de droite pour repérer un éventuel poisson.
Surgi de nulle part, un autre butor lui tombe dessus comme un éclair. La panique s’empare du premier venu. Il tente de fuir. Pas facile sur une patinoire! Ses pattes glissent de tous côtés, il ne doit son salut qu’à la vigueur de ses ailes qui lui permettent de rester à peu près debout, puis de s’envoler droit devant lui.
Il se réfugie dans les roseaux à côté de mon affût, pendant que son agresseur hérisse les plumes de son cou, trônant sur son fief glacé.
Tout s’est passé très vite. Après tant de temps d’attente, l’intensité de ces secondes n’en est que plus poignante.
L’étang se rendort, les deux butors ont disparu. Dans ma tête, je revis la scène au ralenti. Je ne ressens plus le froid.