A l’affût du Lynx sur le plateau suisse
Pour poser le décor, nous sommes aux abords d’un village. Sur la colline, des champs cultivés. En contrebas, d’autres champs cultivés. Entre deux, une enfilade de pâturage de 500 mètres sur 40, bordée de haies de diverses essences d’arbres.
Un lynx a tué un chevreuil juste dans la haie du bas.
Nous voilà donc en affût dans la haie du haut. Manque de chance, c’est justement cet après-midi là que le tracteur affublé d’une épareuse a décidé de passer de long en large pour tailler les haies, des 4 côtés, laissant le chevreuil enseveli sous des branches.
L’attente est donc longue et incertaine. Sur le tard, le lynx arrive enfin, s’arrête, avance un peu, puis rebrousse chemin.
Ce n’est que de nuit qu’il viendra récupérer sa proie.
Le lendemain, avant le lever du jour, nous plaçons notre affût sur le pré du haut, dans l’espoir de voir passer le félin après son repas nocturne. C’est là que nous prenons conscience de l’impact humain sur ce milieu : routes à circulation continue, trains passant de manière cadencée, tracteurs sur toutes les routes de remaniements, avions de chasse au-dessus de nos têtes. A aucun moment nous aurons un peu de calme. L’affût se termine au soleil, mais sans avoir vu le lynx.
Dans l’après-midi, retour dans la haie du dessus. Le chevreuil est toujours là.
Un promeneur passe sur le chemin en contre bas. Son chien détaché flaire la proie. Le maître a beau l’appeler, il n’entend plus et arrive vers la haie. Heureusement, l’homme vient récupérer son animal avant qu’il repère le chevreuil.
Un peu plus tard, c’est l’agriculteur qui passe en dispersant des granules d’engrais dans son champ. D’abord celui d’en face, puis celui au-dessus de notre affût, qui se fait alors copieusement asperger de granules.
En fin d’après-midi, après plusieurs promeneurs à pied ou en trottinette électrique sur le chemin jouxtant la haie, voilà deux filles venant jouer au foot sur le pré au chevreuil. Elles passent devant notre affût sans le voir, shootant leur ballon jusque devant l’animal mort. Elles hurlent, sortent leur portable pour photographier le cadavre, puis s’en vont comme elles sont venues en criant à des adultes passant par là qu’un chevreuil mort gît dans le pré.
La nuit tombe et le calme relatif revient sur la scène. Mais c’en est trop pour nous, qui préférons laisser le champ libre au lynx.
Dans cette surabondance de pression humaine, nous ne voulons pas que notre présence ajoute encore son poids sur l’animal sauvage qui attend son repas.
Mais cette expérience de deux jours nous a mis dans les conditions réelles que subit l’ensemble de notre faune sauvage. C’est pour chaque animal un défi de tous les instants d’exister dans un monde qui n’a plus rien de naturel. La patience, la discrétion, la ruse parfois, et surtout la capacité de s’adapter à un environnement bruyant, oppressant, envahissant, sont les conditions que nous imposons sans vraiment en prendre conscience à tous nos voisins sauvages.
Respect à eux tous d’avoir encore le courage de vivre à nos côtés.