Dans l’eau verte de ses yeux...

La journée était si belle que pour un peu, on se serait cru en plein été. Mais le bref crépuscule du début avril eut vite fait de me rappeler que le printemps n’en était qu’à ses premiers balbutiements. En lisière de forêt, au-dessus d’une clairière, le long d’un mur typique du Jura vaudois, j’avais posté mon affût par bon vent dans l’espoir de fixer sur la pellicule l’arrivée au repas des chevreuils. De chaque côté de moi, les hêtres étiraient leurs branches nues et tordues à la brise fraîche du soir qui remontait de la vallée. Le pâturage en contrebas mélangeait à ses verts et bruns le blanc sale des dernières taches de neige.

La lumière était encore bonne lorsque un beau mâle dont le velours pendait déjà des bois ensanglantés, une biche, et un jeune d’une année prirent possession des lieux. . Après les premiers instants de guet, ils s’avancèrent vers l’endroit où l’herbe leur parut la plus savoureuse. Choisissant consciencieusement les pousses tendres, la paix des lieux aidant, les trois ongulés relâchèrent rapidement leur méfiance naturelle. Le déclenchement de mon appareil les laissait totalement indifférents. La symbiose dura un quart d’heure.

Puis soudain, les trois chevreuils ont pointé ensemble leur tête vers le bas de la clairière, arrêtant net de mâcher. Se positionnant face à un intrus qui me restait invisible et inaudible, ils me tournaient le dos, observant avec grande attention la mystérieuse créature qui les contournait à l’orée de la hêtraie. L’animal ne devait pas être d’un grand danger pour eux, car les chevreuils se sont bientôt remis à pâturer. Mais fréquemment, l’un ou l’autre relevaient la tête, et en suivant leur mouvement, je pouvais deviner que le mystérieux arrivant faisait le tour de la clairière par la gauche, et que bientôt, je pourrais l’apercevoir. Arrivée à ma hauteur, mais à 50 mètres de distance, une ombre souple sauta sur le mur de pierre. Sombre comme la nuit qui peu à peu s’installait, ondulante et silencieuse, mais relativement courte sur pattes, elle semblait flotter sur le mur plutôt que d’y marcher. J’eus l’impression qu’une énergie folle se cachait sous la fourrure grise à peine rayée qui venait vers moi... S’arrêtant souvent pour capter les parfums volatils dans le courant froid de la nuit, la bête prit une éternité pour s’avancer de 20 mètres encore sur le mur qui menait à mon affût. Rien qu’un instant, je vis la lueur verte de ses yeux en même temps que l’animal perçut ma présence. Ce fut comme un éclair dans la nuit. Une flèche sombre filant dans la forêt. Le chat sauvage avait disparu.

A noter que le chat sauvage (Felis sylvestris) n’est pas un chat domestique retourné à l’état sauvage qu’on appelle alors “chat haret”. Les deux chats ont des souches distinctes.

Le chat sauvage est un hôte extrêmement discret de nos dernières grandes forêts.

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